AALE
La fameuse section féminine
Par Louis Perez y Cid
Il paraît qu’il y a des femmes.
La nouvelle circule, mi-amusée, mi-scandalisée. On sourit, on ricane, on tranche déjà. Le mot tombe « section féminine » comme une anomalie administrative ou une faute de goût.
Ce on sait beaucoup de choses. Sauf, précisément, de quoi il parle.
Alors, avant de juger, il aurait peut-être fallu regarder.
Mais regarder oblige à comprendre. Et comprendre, parfois, dérange.
Une amicale comme les autres, ou presque
Chaque amicale est un territoire. Une géographie, des hommes, des habitudes. Certaines vivent à l’ombre d’un régiment, d’autres survivent dans l’isolement d’un département, ou même d’un pays étranger. Toutes poursuivent pourtant le même but, resserrer les liens, entretenir la camaraderie, faire connaître la Légion.
À l'amicale de Puyloubier, au Domaine du capitaine Danjou, à l’Institution des Invalides, on ne fait rien de plus. Mais on le fait autrement. Et surtout, on le fait sans bruit.
Contrairement à ce que certains imaginent, rien ici n’a été abandonné. Ni l’esprit, ni l’exigence, ni la hiérarchie des responsabilités. Simplement, la réalité s’est imposée, et elle ne demande jamais la permission.
Le conseil d’administration aligne des officiers, dont d'anciens directeurs de l’Institution elle-même. Des officiers T.E., des sous-officiers, des anciens solides, éprouvés. Bref, de quoi rassurer les inquiets de la « dilution ».
À moins qu’ils ne considèrent que ces hommes, tous légionnaires, ne sachent plus ce qu’ils font. Dans ce cas, le problème n’est plus la section féminine.
Ce que les hommes ne font pas
L’amicale est ici à un endroit particulier, PK0 de la solidarité légionnaire. Le point concret de ralliement de la solidarité de la légion étrangère. Et la réalité, elle, ne discute pas. Alors l’organisation s’adapte, elle invente ce qui manque.
Les membres du conseil habitent loin. La vie est dispersée, l’engagement, lui, ne l’est pas.
La présence ne peut pas être permanente. Or, ce qui manque le plus, ici, ce n’est pas l’organisation, c’est la présence. Pas celle des cérémonies, pas celle des discours, l’autre.
Celle qui ne se voit pas.
Il faut dire les choses simplement. Les hommes savent organiser, décider, commander. Ils savent aussi se souvenir, parfois avec une fidélité rude. Mais il y a une chose qu’ils font mal, ou peu.... Rester.
Revenir sans raison officielle, s’asseoir, écouter, recommencer.
Ce n’est pas une question de valeur. C’est une question de nature.
Depuis toujours, dans les guerres comme dans les paix, d’autres ont pris cette place.
Sans bruit.
Alors, un jour, sans proclamation, sans théorie, cela s’est fait. Quelques femmes de l'Amicale, épouses, veuves, proches, ont commencé à venir. D’abord discrètement. Puis régulièrement.
Elles ont apporté ce que personne n’avait prévu dans les statuts, des gestes simples et des attentions modestes. Une continuité.
Un anniversaire dont on se souvient, un cadeau choisi pour quelqu’un, et pas pour une catégorie. Une visite qui ne répond à aucune obligation, rien d’héroïque. Mais tout ce qui manque quand il n’y a plus rien.
Pour les pensionnaires, ces femmes ne sont pas une “section”, elles sont une présence.
Parfois, une dernière.
Nommer les choses
Ailleurs, cela reste invisible. À l'Amicale de Puyloubier, on a choisi de donner un nom.
Pas pour transformer, pas pour revendiquer, mais pour reconnaître.
Reconnaître que ce travail existe. Qu’il compte et qu’il tient quelque chose que les structures seules ne tiennent pas.
Alors oui, une femme est vice-présidente. Oui, un sympathisant aussi. Cela trouble ceux qui regardent de loin. Mais ceux qui regardent de près voient autre chose,une amicale qui fonctionne, qui tient, qui relie.
Une vice-présidente, veuve d’un sous-officier, n’enlève rien à l’autorité d’un ancien. Elle dit simplement merci autrement. Elle donne une place à ce qui, sans elle, tiendrait quand même, mais moins bien.
Même logique pour le vice-président sympathisant. Il ne remplace personne, il relie, il ouvre, il ancre l’amicale dans le territoire civil.
Car tous les légionnaires ne portent pas la France de la même manière. Certains l’ont choisie. D’autres l’ont servie sans l’avoir comme racine. Le contact avec les sympathisants ne dilue rien, il rapproche. Il ramène vers quelque chose de plus vaste que la seule mémoire des armes, la France.
Ce qui ne se dit pas
Il y a, derrière les critiques, une inquiétude plus profonde. Celle de la transformation.
Comme si ouvrir, reconnaître, intégrer, c’était déjà perdre. Comme si la fidélité ne pouvait survivre qu’en se fermant.
Mais la Légion elle-même n’a jamais été pure au sens où certains l’entendent. Elle a toujours été un mélange : Un amalgame.
Et c’est cela qui a fait sa force.
La vraie fracture
Pendant que l’on discute de la place des femmes, une autre réalité avance, plus discrète.
Des amicales qui se referment, des regroupements par origine, des fidélités qui deviennent exclusives. Là, oui, quelque chose se défait.
Non pas dans le visible, mais dans l’esprit. Car l’amalgame n’est pas une tradition parmi d’autres.
C’est une règle.
Et pendant que certains dénoncent quelques femmes qui rapprochent les hommes, ils ne voient pas que le vrai danger est ailleurs, dans ce qui, lentement, les sépare.
Les amicales de nationaux.