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Une sœur chez les légionnaires

Par Louis Perez y Cid

« Il est des journées où la Légion accueille des écoliers. Il en est de plus rares encore où elle accueille une sœur dominicaine chantant “Aux légionnaires” sur les chemins de Puyloubier »

Oui, il est des rencontres que nul règlement n'avait prévues.

Ainsi, lorsque sœur Marie du Rosaire, enseignante à l'école dominicaine de La Celle, près de Brignoles, annonça son intention de visiter l'IILE avec une dizaine de garçons (11 ans) et trois mamans accompagnatrices, certains auraient pu hausser un sourcil. Une religieuse, des écoliers et la Légion étrangère, l'association n'allait pas de soi.

Le capitaine Skolic, directeur de l'IILE, lui accorda cependant cette visite sans difficulté. Il faut dire que sœur Marie possédait un solide passeport pour entrer dans la famille légionnaire, son père n'est autre que le colonel Brière, ancien de la maison et ami de longue date.

Quelques jours avant la visite, le colonel me téléphona.

Vous pourrez avoir un œil sur leur marche autour du domaine ?

Je le rassurai aussitôt. Avec Guy Cely, vice-président de notre amicale de Puyloubier, nous encadrerions l'activité de bout en bout. Je ne connaissais pas personnellement sœur Marie, mais elle appartenait déjà à cette vaste parenté invisible qu'on appelle la famille légionnaire. Cela crée quelques obligations.

Le 16 juin, vers dix heures, le petit détachement arriva au domaine Capitaine Danjou.

Je fis stationner les deux véhicules devant le siège de l'amicale. Après le trajet, une nécessité plus impérieuse que toutes les considérations historiques s'imposa immédiatement, la pause pipi.

J'invitai donc les dames à utiliser l'unique sanitaire de l'amicale tandis que je proposais aux garçons de faire comme les guerriers d'autrefois, contre les arbres alentour.

Les cris de joie des enfants furent immédiats.

Ils furent aussitôt suivis par le cri de désespoir de sœur Marie, les bras levés vers le ciel dans un geste où l'on devinait une demande urgente d'assistance divine.

Le premier contact était réussi.

Avec Guy, nous guidâmes ensuite le groupe vers les ateliers de céramique et de reliure avant de les conduire aux Platanes, lieu mythique du domaine. L'ombre y était généreuse, qualité devenue précieuse tandis que la canicule s'installait sur la Provence.

Nous les laissâmes déjeuner et répondre aux questionnaires que sœur Marie avait préparés sur l'IILE et la Légion.

Une heure plus tard, nous retrouvions la troupe.

Tandis que la sœur, les mamans et quelques enfants rapportaient les sacs aux véhicules, nous demeurions avec quelques retardataires occupés à compléter leurs réponses. Ou plus exactement à les compléter avec une discrétion toute pédagogique.

Nous étions accoudés à une longue table de béton carrelée d'une vingtaine de mètres. Une idée me vint.

— Et si vous faisiez une course sur la table ?

Deux garçons poussèrent aussitôt des cris enthousiastes. Puis, au moment de grimper, ils se rassirent brusquement, baissèrent la tête et contemplèrent leurs chaussures avec une soudaine passion.

— Qu'est-ce qui se passe ?

L'un d'eux me répondit à voix basse :

— La sœur arrive...

— Mais enfin, on est entre mecs. Allez-y !

— Non ! Non ! Elle va nous voir !

Et les deux héros détournèrent aussitôt le regard, comme des conspirateurs surpris.

Peu après, nous entamions la marche.

Pour stimuler ses troupes, sœur Marie avait réparti les enfants en deux groupes aux noms chargés d'histoire, « Dien Bien Phu » et « Kolwezi ».

Les uns couraient devant. Les autres revenaient derrière. Puis les premiers repartaient. Une énergie inépuisable. Là où un adulte cherche l'ombre, un enfant cherche encore une occasion de courir.

La chaleur était pourtant bien présente. Heureusement, les sous-bois et les grands arbres offraient régulièrement quelques haltes bienvenues. Ces pauses furent aussi l'occasion de discussions passionnantes et d'une activité inattendue, dessiner pour chacun le personnage de Cabé en guise de dédicace.

Guy et moi pensions avoir déjà vu beaucoup de choses à Puyloubier.

Nous nous trompions.

Car voici qu'au détour du chemin montèrent des chants légionnaires.Non pas entonnés par d'anciens képis blancs. Mais par une religieuse et une dizaine d'enfants.

Difficile, dans ces conditions, de ne pas joindre sa voix à la leur.

Le plus surprenant fut d'ailleurs leur préférence. Le chant qu'ils réclamaient le plus souvent était « Aux légionnaires », l'un de ceux que les légionnaires eux-mêmes chantent le moins.

Les mystères de l'enfance sont aussi insondables que ceux de la foi.

Parmi les marcheurs se trouvait également une petite fille de moins de quatre ans. Toute la randonnée durant, elle tint la main de Guy, notre serre-file. Elle parla sans interruption, commenta tout ce qui passait chez elle, la messe le dimanche, elle n'aime pas les légumes et posa mille questions mais n'émit pas une seule plainte.

Ni pour la chaleur. Ni pour la distance. Ni pour l'effort.

Certains anciens auraient pu la recruter sur-le-champ.

Puis survint un événement que je serais bien incapable d'expliquer. Une cigale vint se poser sur mon épaule.

Sœur Marie saisit aussitôt l'occasion. La marche se transforma en leçon de choses. Les enfants observèrent l'insecte avec attention tandis qu'elle leur expliquait son cycle de vie. Ainsi, même les cigales semblaient avoir reçu leurs consignes pour cette journée.

Lorsque nous revînmes au point de départ, les enfants nous remirent une carte confectionnée de leurs mains, couverte de leurs prénoms et d'un immense merci.

Nous la conserverons précieusement.

Les mamans qualifièrent cette journée de superbe.

Nous pourrions en dire autant.

Car si voir une sœur chez les légionnaires n'est pas chose courante, voir des légionnaires marcher au pas derrière une sœur chantant des refrains de la Légion avec ses écoliers l'est encore moins.

Et pourtant, en ce 16 juin, cela paraissait la chose la plus naturelle du monde.

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