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UN PANTHÉON POUR LA LÉGION

La Légion a quitté Sidi Bel Abbès en 1962. Elle n’y a pas laissé ses morts.

Elle en a ramené une partie à Puyloubier.

 

Par Louis Perez y Cid

Depuis plus de soixante ans, ils sont là. Silencieux. Alignés le long d’un mur. Le général Rollet, le prince Aage de Danemark, le légionnaire Zimmermann, les anciens de l’Institution des Invalides, puis d’autres figures de notre histoire comme l'Adjudant-chef Struzina, représentant les légionnaires tués en Indochine et des légionnaires illustres qui en avaient exprimé le souhait, le lieutenant- colonel Jeanpierre, le général Olié etc.

Ils ne demandent rien. Mais ils nous regardent.

Et la question est simple, avons-nous fait du carré de Puyloubier le lieu de mémoire qu’il devrait être ?

Nous avons nos régiments, nos monuments, nos cérémonies, nos amicales. Nous avons Camerone, chaque 30 avril, qui rassemble la Légion autour de son histoire et de ses valeurs.

Mais le lendemain ?

Le 1er mai pourrait être le jour où les anciens se retrouvent autour de ceux qui ne peuvent plus être là. Car Puyloubier n’est pas un cimetière comme les autres.

C’est ici qu’une partie du « Panthéon » de Sidi Bel Abbès a été transférée.

Les pierres du monument aux morts viennent d’Algérie. La grille qui protégeait l’ossuaire de Camerone est venue du Mexique. Les hommes qui reposent ici appartiennent à toutes les générations de la Légion.

Camerone est au Mexique, Sidi Bel Abbès est en Algérie, mais leur mémoire est à Puyloubier. Alors peut-être est-il temps de le dire clairement : Le carré de Puyloubier doit devenir notre Panthéon.

Une histoire qui ne demande qu’à être rassemblée

Ce mot de « Panthéon » n’est pas un effet de langage. Il suffit de regarder ce que contient ce carré.

En 1954 déjà, les pensionnaires de l’Institution des Invalides de la Légion étrangère étaient inhumés dans le cimetière de Puyloubier. Des hommes que la Légion avait recueillis et auxquels elle avait offert une dernière demeure.

Puis vint 1962.

La Légion quitte l’Algérie. La maison-mère quitte Sidi Bel Abbès pour Aubagne. Les cendres du « Panthéon » sont transférées à Puyloubier.

Le général Rollet y rejoint sa dernière demeure et avec lui les autres tombes éternelles. D’autres les rejoindront au fil des années. Ainsi, presque sans bruit, Puyloubier devient le gardien d’une partie essentielle de l’histoire légionnaire.

Et ce n’est pas tout.

Sur le mur, les plaques portant les noms de nos morts proviennent de l’ancien monument aux morts de Sidi Bel Abbès. Et au fond du carré, cette grille en fer forgé rappelle Camerone. Elle entourait autrefois l’ossuaire des légionnaires tombés le 30 avril 1863.

En 1963 elle a traversé l’Atlantique, elle a quitté le Mexique, elle est aujourd’hui à Puyloubier. Il est difficile d’imaginer une filiation plus claire.

Camerone, Sidi Bel Abbès, Puyloubier. Trois lieux séparés par la géographie et par l’histoire, mais réunis ici par la mémoire.

Le lendemain de Camerone

C’est précisément pour cela que le 1er mai prendrait tout son sens.

Le 30 avril appartient à Camerone.

À la bataille. Au sacrifice. À la parole du capitaine Danjou et à ceux qui l’ont portée jusqu’au bout. C'est la légion du moment qui porte cette cérémonie.

Le 1er mai pourrait appartenir à ceux qui sont venus après.

À tous ceux qui ont servi. À ceux qui sont morts au combat. À ceux qui sont revenus blessés. À ceux que la vie a brisés autrement. À ceux qui ont continué à porter la Légion longtemps après avoir quitté le service actif.

Ce serait là les anciens de la légion qui porteraient cette cérémonie.

Le 30 avril, nous commémorons ceux qui sont tombés à Camerone.

Le 1er mai, nous pourrions nous retrouver auprès de tous ceux qui nous ont précédés.

La nuance est importante.

Il ne s’agit pas de concurrencer Camerone, encore moins de créer une nouvelle cérémonie qui viendrait s'ajouter à toutes les autres. Il s’agit de donner un prolongement naturel à la journée du 30 avril.

Après avoir honoré les morts de Camerone, venir à Puyloubier pour honorer tous nos morts.

Ceux dont les noms sont connus. Ceux dont les noms se sont effacés.

Les grands chefs, les officiers, les sous-officiers, les légionnaires, et tous ceux qui, un jour, ont porté le képi blanc. Car au fond, c’est bien cela que signifie la fraternité légionnaire, ne laisser personne derrière. Pas même après la mort.

Un rendez-vous pour les anciens

Pourquoi les AALE ne feraient-elles pas de ce rendez-vous une tradition ?

Chaque 1er mai, celles qui le peuvent se retrouveraient à Puyloubier.

Pas besoin de grand apparat.

Une présence, une gerbe, les drapeaux, quelques mots. Puis le silence.

Et peut-être la lecture des noms de ceux qui reposent là. Ce serait un rendez-vous simple, mais qui aurait une portée considérable. Parce qu’il rassemblerait les anciens au même endroit, autour de ce qui nous est commun.

Nos régiments ont des histoires différentes. Nos parcours sont différents. Nos générations ne se ressemblent pas. Mais devant ces tombes, ces différences s’effacent.

Il ne reste que l'essentiel : nous avons servi la même Légion.

Et nous sommes désormais les gardiens de sa mémoire.

Transmettre plutôt que regarder en arrière

Il faut aussi penser à ceux qui viennent après nous. Une tradition ne survit pas parce qu’on la répète. Elle survit parce qu’on lui donne un sens.

Si nous voulons que les jeunes légionnaires comprennent ce que représente la Légion, il faut leur montrer autre chose que des dates et des cérémonies.

Il faut leur montrer les hommes, les tombes, les noms.

Les traces laissées par ceux qui les ont précédés. Il faut leur faire comprendre qu’ils entrent dans une histoire qui ne commence pas avec eux et qui ne s’arrêtera pas avec nous.

À Puyloubier, cette histoire est presque tangible. Elle est dans les pierres venues de Sidi Bel Abbès. Elle est dans cette grille venue de Camerone. Elle est dans les noms gravés sur le marbre. Elle est dans ces tombes devant lesquelles un ancien peut reconnaître un visage, un nom, un régiment, parfois un camarade.

Et pour celui qui ne connaît personne, il reste l'essentiel, ils étaient des nôtres.

À nous de décider ce que nous voulons en faire

Nous ne pouvons pas faire revenir Sidi Bel Abbès. Nous ne pouvons pas refaire l'histoire.

Nous ne pouvons pas retenir ceux qui disparaissent. Mais nous pouvons décider de la manière dont nous transmettrons leur mémoire.

Puyloubier est là.

Le lieu existe, l'histoire existe, les morts sont là. Il ne manque finalement que notre volonté de nous y retrouver. Alors, pourquoi attendre ?

Pourquoi ne pas faire du 1er mai, lendemain de Camerone, le rendez-vous annuel des anciens à Puyloubier ?

Pourquoi ne pas permettre aux AALE de toute la région, et au-delà, de s'y retrouver chaque année ? Pourquoi ne pas faire de ce carré le point de rencontre de toutes les générations d'anciens ?

Il ne s'agirait pas de créer quelque chose qui n'existe pas. Il s'agirait de reconnaître ce qui existe déjà. La grille, les pierres et les hommes qui reposent ici appartiennent à notre histoire.

Camerone est au Mexique. Sidi Bel Abbès est en Algérie. Mais leur mémoire est à Puyloubier. À nous maintenant d'en faire vivre le sens.

Chaque 1er mai, ensemble, devant nos morts.

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